La transformation de notre environnement scientifique

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Vincent Poitout

9 JANVIER 2018


À bien des égards, nous œuvrons dans un environnement changeant auquel nous devons sans cesse nous adapter. En particulier, le paysage des publications scientifiques est en pleine transformation avec la disparition progressive des revues imprimées, la généralisation de la pratique du libre accès, l’augmentation quasi-exponentielle de l’information disponible en ligne, et l’apparition d’un nombre croissant de fausses revues scientifiques. À ces défis, je vous propose quelques pistes de solutions fondées sur ma propre analyse et mon expérience personnelle. Je vous invite à y réagir en m’envoyant vos commentaires et suggestions (vincent.poitout@umontreal.ca), dont je ferai la synthèse dans un prochain Mot du directeur.

Trouver les aiguilles dans la botte de foin

Lorsque j’étais étudiant au doctorat, nous épluchions systématiquement les Current Contents hebdomadaires et demandions à l’aide de cartes postales pré-remplies aux auteurs des quelques articles d’intérêt pour nous de bien vouloir nous en envoyer une copie par la poste! Les temps ont bien changé, et le volume de la littérature scientifique prend aujourd’hui des proportions démesurées : 1,4 millions d’articles sont publiés annuellement par les 25 000 à 40 000 revues scientifiques1. Nous sommes tous confrontés à la multiplication des sources d’informations et à la difficulté grandissante de les consulter d’une manière un tant soit peu exhaustive.

Personnellement, je continue de recevoir une fois par semaine par courriel la liste des articles publiés sur PubMed contenant des mots-clés présélectionnés et les tables des matières d’une dizaine de revues pertinentes. Mais je découvre de plus en plus d’articles par les médias sociaux, Twitter en particulier, grâce aux gazouillis de mes collègues chercheurs dont certains sont très assidus et pointent systématiquement les articles d’intérêt dans mon domaine. Le phénomène de « bulle de filtre » a probablement une incidence positive dans ce cas, puisqu’il tend à personnaliser les informations (à notre insu) en fonction des recherches précédentes.

Trier le bon grain de l’ivraie

La prolifération des fausses revues scientifiques, « predatory journals » en anglais, menace la crédibilité de l’ensemble de nos activités. Les éditeurs de ces journaux sont des entreprises commerciales qui ne respectent pas les règles et bonnes pratiques de revues par les pairs, dont les frais de publications sont opaques, et qui sollicitent des articles de manière agressive. Il est important de rappeler que la publication dans une fausse revue scientifique est considérée comme une infraction à la politique sur la conduite responsable en recherche du CHUM2. Malheureusement, la limite est parfois floue entre les journaux légitimes et les fausses revues scientifiques. Une récente étude publiée dans Nature3 et portant sur 2 000 articles publiés dans des revues présumées fausses montre que les plus grandes institutions académiques ne sont pas à l’abri de ces activités frauduleuses.

Nous devons être vigilants, pour protéger notre propre réputation scientifique et celle de notre institution. Mais comment s’y retrouver? Les National Institutes of Health (NIH) américains ont récemment publié une note4 qui offre des recommandations et références utiles pour détecter les fausses revues, incluant le site « Think Check Submit »5. Personnellement, je m’en tiens aux revues dont la réputation est bien établie dans mon domaine et qui sont publiées par des éditeurs crédibles, idéalement membres du « Committee On Publication Ethics (COPE) »6.

Prépublier ou non?

La pratique de prépublication consiste à déposer sur un serveur d’accès libre (tel que bioRxiv7 de Cold Spring Harbor Laboratories) une publication avant soumission à un journal et revue par les pairs. Cette pratique est courante dans d’autres domaines, la physique par exemple, depuis plusieurs décennies mais n’a fait que récemment son apparition dans les sciences de la vie. Si elle est loin de faire l’unanimité7, elle gagne progressivement en légitimité et de grandes agences subventionnaires telles que le Medical Research Council au Royaume Uni, les National Institutes of Health (NIH) américains, et le Howard Hugues Research Institute encouragent désormais les chercheurs à citer leurs prépublications dans leurs demandes de fonds. Les défenseurs de cette pratique y voient une manière d’accélérer la diffusion des résultats de recherche et de recevoir des commentaires de leurs pairs permettant d’améliorer l’article avant publication finale. Ses détracteurs craignent que leurs idées leur soient dérobées avant qu’ils ne puissent publier leurs résultats, et que l’accumulation de prépublications non revues par les pairs sur ces serveurs rendent extrêmement complexe la recherche d’informations pertinentes et crédibles.

Le sujet est bien trop complexe pour le résumer ici en quelques lignes, et je vous suggère la lecture du « guide de survie » récemment publié dans Science8 qui donne des informations très utiles. Si je n’ai pas encore expérimenté cette pratique en tant que chercheur, j’y vois plus d’avantages que d’inconvénients. Prépublier un article de mon groupe fait d’ailleurs partie de mes résolutions pour 2018! Mais je serai particulièrement intéressé à recevoir vos commentaires et avis, sur ce sujet comme sur ceux évoqués plus haut. À vos claviers!


Vincent Poitout
Directeur du CRCHUM

 


1 https://scienceintelligence.wordpress.com/2012/01/23/how-many-science-journals
2 http://crchum.chumontreal.qc.ca/ressources-internes/conduite-responsable-en-recherche
3 Moher D, Shamseer L, Cobey KD, et al. Stop this waste of people, animals and money. Nature 2017;549(7670):23-25. doi: 10.1038/549023a. PubMed PMID: 28880300.
4 https://grants.nih.gov/grants/guide/notice-files/NOT-OD-18-011.html 
5 http://thinkchecksubmit.org
6 https://publicationethics.org
7 https://www.biorxiv.org
8 Kaiser J. The preprint dilemma. Science 2017;357(6358):1344-1349. doi: 10.1126/science.357.6358.1344. PubMed PMID: 28963238.