L’utilité des connaissances inutiles

Version imprimable

 

Vincent Poitout

8 septembre 2017

Au début des années 30, Abraham Flexner fondait l’« Institute for Advanced Knowledge » à l’Université Princeton aux États-Unis. L’objectif de cette nouvelle institution était de permettre aux chercheurs de laisser libre cours à leur créativité scientifique, sans aucune contrainte ni aucun autre objectif que la pure découverte. L’une des premières recrues de Flexner fut Albert Einstein… Bien d’autres ont suivi, notamment ceux fuyant l’Europe d’avant-guerre et la montée du Reich. Cet évènement est considéré comme le début de la suprématie scientifique américaine.

L’essai dans lequel Flexner, en 1939, défend sa théorie et les vertus de la découverte « gratuite » vient d’être réédité1, accompagné d’un texte du directeur actuel de l’Institut, Robbert Dijkgraaf. Celui-ci illustre par de nombreux exemples l’actualité et la justesse de la théorie de Flexner, citant les applications majeures, de l’électricité au GPS en passant par le World Wide Web, issues de découvertes initialement inutiles. Plus proches de nos préoccupations médicales, nous pourrions citer les anticorps monoclonaux, dont les inventeurs n’auraient imaginé leur application thérapeutique plus de 40 ans plus tard, ou les enzymes de restriction, découvertes par des chercheurs qui tentaient de comprendre la résistance aux virus de certaines bactéries et qui sont à la base de toute la génomique et de ses nombreuses applications. 

Ces rappels de Flexner et Dijkgraaf sur l’importance de la recherche fondamentale et de la génération de connaissances pour les connaissances et non en vue d’une application définie a priori sont particulièrement utiles dans un contexte où la tendance est forte de privilégier la recherche appliquée. Au Canada, le rapport déposé en avril dernier par le comité présidé par David Naylor à la ministre des Sciences recommande clairement un investissement massif du gouvernement fédéral dans la recherche dite indépendante. Avec mes collègues directeurs scientifiques des centres de recherche du FRQS, nous avons fortement appuyé les recommandations du rapport Naylor dans un texte paru en français dans Le Devoir et en anglais dans The Gazette. Espérons que le gouvernement fédéral entendra ces messages et agira rapidement pour renforcer la recherche fondamentale au Canada qui, loin d’être inutile, est la source de toute innovation.

Vincent Poitout
Directeur du CRCHUM et directeur de la recherche au CHUM

 


 1 Abraham Flexner, « The Usefulness of Useless Knowledge », Princeton University Press, 2017, 99 pp.