Un regard artistique sur la science

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 Vincent Poitout

13 décembre 2017


Les écrivains québécois Sarah Berthiaume et Alain Farah ont visité récemment notre centre de recherche. Ils sont venus à l’invitation de Julien Lamontagne, agent de recherche à la plateforme de métabolomique, pour ensuite rendre compte de leur incursion dans notre univers scientifique à l’émission « Plus on est de fous plus on lit » de la radio de Radio-Canada le 21 novembre dernier. À travers leur regard et leurs textes, ils tissent un lien inspirant entre la littérature et la science. J’ai demandé à Julien de me raconter les circonstances de cette visite et ce qu’il en a retenu. Voici un résumé de notre conversation.


Vincent :
Comment as-tu eu l’idée d’inviter Sarah Berthiaume et Alain Farah?

Julien : J’aime beaucoup les textes de Sarah Berthiaume. Je l’ai contactée sur Facebook pour m’informer de ses prochains projets. Je savais qu’elle avait une chronique «Écrivains sur le terrain » à Radio-Canada. Je lui ai dit que je suis biochimiste dans un centre de recherche, que si ça pouvait lui être utile pour un projet, ça me ferait plaisir de lui faire visiter un labo. J’ai besoin de sentir que ce que je fais est utile et en lui écrivant, je me faisais la réflexion que mon travail en recherche fondamentale, bien sûr que c’est utile, mais ce n’est pas quelque chose d’accessible pour les gens, ni de très pratique pour mon entourage. Si tu es vétérinaire, tu peux conseiller ton voisin au sujet de son chat malade, mais quand tu fais de la métabolomique… Alors je voyais là une opportunité de partager ce que je fais. Par la suite, ce sont eux qui m’ont contacté pour l’émission et ils sont venus visiter. J’étais vraiment très heureux de les accueillir.

Vincent : Comment s’est passée la visite?

Julien : Ils viennent ici, ils ont un intérêt, ils sont excités. La science, à l’école, ça leur faisait peur. Mais en même temps, ce sont des écrivains: ils sont curieux, super allumés et intéressés par ce qui les entoure. Ils ont été impressionnés par les technologies qu’on utilise. Le laboratoire de niveau de confinement 3 pour les pathogènes, la complexité des machines, les règles pour mettre les sarraus : tout ça les a impressionnés. J’ai aussi constaté les limites de ma capacité à vulgariser! Sarah Berthiaume n’a rien compris à la spectrométrie de masse! On ne s’improvise pas vulgarisateur.

Vincent : On parle beaucoup de transfert de connaissances, c’est exactement ce que tu as fait. Dans les conditions les plus difficiles, c’est-à-dire à partir d’un projet très high-tech vers un public non spécialisé. Qu’est-ce que tu as retenu de ce qu’il fallait faire pour faire passer le message?

Julien : C’était plutôt facile parce qu’ils étaient très curieux au départ.

Vincent : Est-ce que dans la démarche créative il y a des points communs entre littérature et science?

Julien : On n’en a pas discuté. Mais ça m’a surpris qu’ils trouvent que ce que je fais est créatif. C’est valorisant de se faire dire : ce que tu fais c’est créatif, tu ajoutes ta petite pierre, c’est l’ajout de toutes ces petites tâches qui font avancer les choses.

Vincent : Tu recommencerais?

Julien : Certainement. Personnellement, je prendrais un poète en résidence au laboratoire. Ce fut une expérience inspirante et surtout très motivante.

Je félicite et remercie Julien d’avoir sollicité cette rencontre improbable, et je tire deux enseignements de son expérience.


D’une part, sur les liens entre la littérature et la science, toutes les deux mues par la curiosité, le désir de comprendre et d’embrasser la complexité du monde avec passion, rigueur et persévérance. C’est aussi parfois l’échec, le projet qui n’aboutit pas, qui prend une direction imprévue. Accepter de changer de direction, jusqu’à la production d’une œuvre finale, d’une contribution substantielle et pertinente.

D’autre part, sur la vulgarisation scientifique et le transfert de connaissances : ce n’est pas facile de rejoindre l’autre, à son niveau de connaissance. Comment expliquer la spectrométrie de masse à un néophyte? Pas si évident! Mais comme Julien, n’êtes-vous pas heureux quand vous réussissez à faire comprendre l’importance de ce que vous faites? Parfois, le simple fait de s’obliger à expliquer et à simplifier notre pensée peut renforcer nos idées, les mettre en perspective dans le regard de l’autre (le citoyen, le patient) et nous faire avancer.

Alors, je vous propose un petit défi pour la période des fêtes : expliquez à un (ou plusieurs) de vos proches qui n’est pas dans le domaine scientifique ce que vous faites et pourquoi c’est important.

Je vous souhaite une très belle période des fêtes, du repos, et des moments de qualité avec ceux qui vous sont chers, moments pendant lesquels vous parlerez de science et de bien d’autres choses!

Voici les textes que Sarah Berthiaume et Alain Farah ont écrit à la suite de leur visite du CRCHUM (reproduits avec leur permission) :


SARAH BERTHIAUME

Il dit « J’aime le théâtre. En lire, surtout »
Il dit « J’ai vu Œdipe Roi au cégep et j’ai adoré. »
Il me parle de mes pièces
Et ça m’étonne
Et ça m’émeut
Et ça ébranle ma conception binaire du monde

Les sciences
Les arts
Et lui, debout, sur un fil tendu entre les deux

Il me montre des gros plans de cellules fluorescentes
Fushia
Lime
Indigo
Il parle de son travail et on dirait Gauvreau

« Dans le sombre butyrate crapute le spectomètre endocrine
Ion! CRCHUM! Immunopathologie!
La microscopie cardiométabolique bardivule du diabète flamboyant! »

C’est dense
C’est  beau
Ça me donne le tournis

Et tout près de nous
Dans des machines immenses
Dansent
Sans faire le moindre bruit
Les molécules cryptiques d’une crotte de souris.

ALAIN FARAH

Passé toute la visite à prendre des notes sur une serviette de table volée à la cafétéria du CHUM au cas où je saignerais du nez. Sarah me texte pour me dire : tu as pris toutes ces notes et tu as laissé ta napkin sur le bureau de Julien. Prends-moi une photo de la feuille, please. Tu vas comprendre ces pattes de mouche. Ça fait une semaine. Il y a tous ces mots, j’arrive à les lire, mais ils ne veulent plus rien dire : souris knockout, butyrate, santé des populations. Quand la technicienne de labo nous a dit : regardez ce sont des neurones de poissons zèbre, j’ai juste une chose qui m’est venue : on dirait des flocons de neige. Ça ne s’est pas passé comme ça. La technicienne était un homme et elle s’appelait Mélinda. Ça ne s’est pas passé comme ça.  La vérité c’est que je n’écoute pas très bien. Tout ce que je veux, c’est toucher à toutes les machines et taper sur tous les boutons. Me placer la tête dans l’appareil qui active les ions et les protons et les neutrons pour que Julien fasse un homogénat avec mon passé et me dise pourquoi je me sens si seul avec mon savoir qui est un non savoir. Newton a compris la gravité à cause d’une pomme tombée sur sa tête. Burroughs a joué à Guillaume Tell et a tué sa femme. Le père du poète était riche, il a été acquitté. Pourquoi sur ma petite serviette j’ai écrit : « Je danse tout seul comme si on était dix mille». C’est du Cadiot, je pense. Tout seul comme si on était dix milles. Il n’y a rien de magique là-dedans. La machine de Julien me le dit : je suis 3,6 milliards de milliards de milliards d'atomes et je ne sais parler de rien d’autre que ça.

Vincent Poitout
Directeur du CRCHUM