Pavel Hamet : bâtir l’impossible

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6 Novembre 2017
Pavel Hamet

Université Charles de Prague, 1966. Régulièrement, Pavel Hamet dort au laboratoire. L’étudiant en médecine de 23 ans travaille avec acharnement et publie ses trois premiers articles scientifiques. Opéré pour une appendicite à l’âge de 12 ans et fortement impressionné par les soins et le milieu hospitalier, il allait devenir médecin. Mais voilà qu’il se découvre une passion pour la recherche.

En République tchèque, les perspectives d’avenir lui semblent peu reluisantes. Un concours de la Fédération internationale des associations d’étudiants en médecine offre un stage de perfectionnement à l’étranger. Il ne parle pas un mot d’anglais ni de français. « J’ai appris 2000 termes d’anatomie pendant mes études de médecine, alors je me suis dit que je pouvais bien apprendre le français par moi-même. Et j’ai gagné le concours. Le premier prix, c’était le Canada », raconte-t-il.

Pavel Hamet débarque à Montréal dans l’effervescence des préparatifs de l’exposition universelle de 1967. « J’ai vu Montréal se réveiller : le chantier de la Place des Arts, l’Institut de recherches cliniques de Montréal, la construction du métro. Avec le remblai du métro, ils construisaient l’île Notre-Dame! Je me suis dit : je veux vivre ici, ils construisent une île, ils font un métro! Après mon stage je suis retourné à Prague compléter ma médecine et je suis revenu en 1967, trois semaines après l’Expo. » 

Son mentor : le Dr Jacques Genest, médecin, pionnier de la recherche au Québec et scientifique de renommée mondiale dans le domaine de l’hypertension. Alors directeur de l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM) qu’il a fondé et directeur de département  de médecine de UdeM, le Dr Genest lui offre une bourse à l’IRCM. Il lui facilite aussi l’entrée au Ph. D. à McGill, obtenu en 1972. En même temps, le Dr Hamet se spécialise en endocrinologie à l’Université de Montréal. « J’ai payé et poursuivi deux scolarités en quatre ans, tout en travaillant à l’Institut. Quand vous êtes  immigrant, vous êtes pressé. Issu d’un pays communiste, j’avais perdu une année comme ouvrier avant d’aller en médecine et une année à Paris comme immigrant. J’étais prêt à investir de longues heures. Le groupe de Jacques Genest était permissif. Une carrière de clinicien-chercheur, c’était bien vu, très encouragé. »

Un gars de l’Hôtel-Dieu

Pavel HametAprès une année de résidence à McGill et deux ans de formation postdoctorale à l’Université de Vanderbilt de Nashville, Pavel Hamet revient à Montréal. Au Service d’endocrinologie de l’Hôtel-Dieu et à l’IRCM, il poursuit sa double carrière de médecin et chercheur. Il réforme le centre de recherche de l’Hôtel-Dieu et s’attelle à bâtir ce qui deviendra le Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CRCHUM) : « Quand on a commencé le centre de recherche à l’Hôtel-Dieu en 1990, on était pauvres : à peine 600 000 $ en fonds de recherche pour tout le centre. Six ans plus tard, on avait récolté six millions. Le gouvernement du Québec a offert des investissements d’épargne qui nous ont permis d’acquérir de l’équipement et recruter des chercheurs. Et nous avons eu l’appui extraordinaire et tout à fait incongru de la communauté religieuse ».

La Congrégation des Hospitalières de Saint-Joseph cède un de leur bâtiment au centre de recherche de l’Hôtel-Dieu pour un dollar. « J’ai toujours été athée, mais j’ai une admiration profonde pour cette communauté religieuse, à commencer par Jeanne-Mance qui dès la fondation de Montréal soignait tout le monde, les amérindiens et les ennemis compris. C’était des visionnaires ces femmes-là et c’est incroyable tout ce qu’elles ont accompli pour l’éducation, la médecine et l’avancement de la science. Lorsque je gagnais un prix, sœur économe, sœur générale ou les deux venaient me féliciter. Jamais elles ne mentionnaient le prix, elles me remerciaient pour les efforts que je faisais pour les patients! Elles ont ancré ça dans ma peau, le service public pour les patients. »

Fonder le Centre de recherche du CHUM

Au milieu des années 90, le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) n’existe pas encore. « Il y avait des discussions pour rassembler les trois hôpitaux de l’Hôtel-Dieu, Saint-Luc et Notre-Dame. Les chercheurs étaient heureux. Même s’ils compétitionnent entre eux, il y a plusieurs avantages à se rassembler : la masse critique, les collègues et les échanges avec des gens de disciplines complémentaires. On a tenu notre première retraite rassemblant les chercheurs des trois hôpitaux un an avant la signature du CHUM. On appelait ça le Centre de recherche du CHUM. On y croyait! »

Le CHUM est créé le 1er octobre 1996. Le Dr Pavel Hamet devient le premier directeur du nouveau Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CRCHUM). Il occupe ce poste pendant 10 ans, jusqu’en 2006. Le centre bénéficie du soutien financier du gouvernement du Québec. Au début des années 2000, les chercheurs se mobilisent pour déposer des demandes de subventions auprès de la Fondation Canadienne de l’innovation et du Ministère de la santé du Québec.  Soixante-cinq millions de dollars sont octroyés aux équipes du Centre de recherche du CHUM, pour l’achat d’équipements. « Ça nous a permis de devenir à ce moment-là l’institution numéro un au Canada », confie Pavel Hamet.

Le projet de construction du CHUM au 6000, rue St-Denis ne s’étant pas concrétisé, l’espace manque pour loger tout ce matériel de pointe récemment acquis. En décembre 2005, trois groupes de recherche  s’installent dans un bâtiment de trois étages dans le quartier Technopôle Angus sur la rue Rachel, dans l’est de Montréal. Ces nouvelles installations sont consacrées à trois plateformes de recherche : cardiométabolique, diabète et la médecine prédictive et préventive. Cela nous a permis de moderniser le parc technologique du CRCHUM.

La médecine de demain

De son bureau au 14e étage du nouveau Centre de recherche du CHUM inauguré en octobre 2013 au 900, rue St-Denis, Pavel Hamet a une vue magnifique sur Montréal, ville d’adoption où il s’est façonné une identité locale. Ici, les livres et les boîtes de documents disputent la place aux photos de famille. À l’âge de 74 ans, après une carrière scientifique internationale de plus de 50 ans, Pavel Hamet pourrait bien se permettre de ralentir un peu? Il se lève, va chercher un document pour expliquer – la flamme toujours brillante dans le bleu profond de ses yeux – son prochain projet. Il s’agit d’amener la génomique et la médecine personnalisée dans le cabinet du médecin généraliste, pour prévenir des maladies et traiter de façon personnalisée monsieur-et-madame-tout-le-monde. Rien de moins.

Chef du Service de médecine génique du CHUM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en génomique prédictive, Pavel Hamet prépare la médecine de demain. Nous y sommes presque. Dans 20 ans, on pourra obtenir un profil génétique lors d’un examen de routine. « Ça va changer la médecine en partie. C’est une révolution au moins aussi grande que les antibiotiques en 1947. On pourra faire des tests en quelques minutes chez le médecin de famille, un peu comme on prescrit un scan aujourd’hui et qui est interprété par un radiologiste. D’ailleurs la génomique est déjà utilisée depuis plusieurs années en cancer du sein. Angelina Jolie, c’est la médecine personnalisée. Quand à 40 ans on a 87 % des chances d’avoir un cancer du sein, c’est logique de les faire enlever. »

Une médecine personnalisée pour les riches? « Au contraire, je pense que ça va changer la donne financièrement. On gaspille au moins la moitié de notre budget en médicaments, souvent pour des gens qui ne répondent pas ou qui ont des effets secondaires. On a intérêt à investir dans la prévention, ça devient démocratique. »

Le Dr Hamet s’intéresse en particulier à la prévention et au traitement des personnes atteintes d’hypertension et de diabète, des maladies chroniques qui touchent respectivement 40 % et 20 % de la population. Il poursuit en fait la même quête. Au début de sa carrière, les patients atteints de diabète avaient une espérance de vie de 17 ans après le diagnostic. Aujourd’hui, ses patients continuent avec lui malgré 50 années de diabète. Au cours des dernières années, avec notamment le vaste projet de recherche Opti-Thera, il a identifié des sous-groupes de personnes qui possèdent des susceptibilités physiologiques particulières pour ces maladies, et qui répondent donc différemment à certaines molécules présentes dans les médicaments. L’idée est d’optimiser la prévention et le traitement sur mesure, selon son profil génétique.

Pavel Hamet travaille maintenant sur « un projet qui me semble atteignable à mon âge et qu’on pourra mettre dans les mains des médecins généralistes d’ici quelques années ». Ce projet de fin de carrière consiste à mettre au point un test diagnostique pour prévenir les complications rénales du diabète. Les diabétiques développent des complications vasculaires qui ont un impact sur le fonctionnement du rein, nécessitant des traitements de dialyses et d’hémodialyse qui s’élèvent à 100 000 $ par an par individu. Son souhait le plus cher serait de pouvoir administrer un médicament sur mesure, qui agisse à la source, avant même que le rein ne soit atteint.

« Nous savons que la façon de traiter le rein ne fonctionne pas chez 30 % des gens. Je m’intéresse à ces 30 %. Il va nous falloir d’autres médicaments, qui agissent de façon différente. »

Épilogue 

Au palmarès des réalisations dont il est le plus fier, la famille figure en première place. Avec sa femme, Johanne Tremblay, complice et également chercheuse au Centre de recherche du CHUM, il a eu quatre enfants et six petits-enfants. « Je me suis implanté ici, j’ai fabriqué mon identité locale avec une famille formidable, c’est ma réalisation la plus importante. Ma deuxième réussite, c’est de faire de la recherche et de la médecine en même temps avec le même enthousiasme et le même dévouement. Et troisièmement, j’ai réformé le centre de recherche de l’Hôtel-Dieu et fondé le Centre de recherche du CHUM. Ce n’était pas rien à ce moment-là. »

Et quelle est la recette pour devenir un bâtisseur? Il cite Samuel Langhorne Clemens, dit Mark Twain : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ». « Il faut être naïf, il faut y croire. Ensuite, il faut une équipe qui vous accompagne et enfin, il faut de la chance. »