Utiliser les médias pour se trouver un rein ou un foie? Oui, mais à certaines conditions

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9 Janvier 2017
Marie-Chantal Fortin

Pénurie d’organes oblige, de plus en plus de patients en attente d’une transplantation d’organe s’impatientent… et décident de faire appel aux médias – traditionnels et sociaux – pour solliciter des donneurs vivants. L’an passé, le propriétaire du club de hockey des Sénateurs d’Ottawa, Eugene Melnyk, a reçu un foie d’un partisan. Les parents de Binh Wagner, 3 ans, ont également réussi à trouver un foie d’un donneur anonyme grâce aux médias en Ontario. 

La sollicitation publique d’organes est un phénomène qui soulève plusieurs questionnements. La Dre Marie-Chantal Fortin, néphrologue en transplantation et chercheuse au CHUM, est l’auteure principale des premières lignes directrices canadiennes sur cette pratique. 

Q : Pourquoi des lignes directrices concernant la sollicitation publique d’organes?

R : Les récents cas de patients qui se sont trouvés un donneur d’organe grâce aux médias ont créé un certain malaise chez les médecins en transplantation. Cela soulève plusieurs questions d’équité et de justice : tout le monde n’a pas nécessairement l’influence nécessaire pour faire la une du Globe and Mail. Il y a un aspect « concours de beauté » : ça va être l’histoire la plus émotive, la plus attrayante qui va susciter des offres. On peut se demander s’il n’y a pas des risques de vente d’organes, en plus de l’enjeu de l’anonymat entre le donneur et le receveur. Avec la Société canadienne de transplantation, le Programme national de recherche en  transplantation du Canada et la Société canadienne du sang, nous avons voulu produire un document pour guider les transplanteurs canadiens lorsqu’ils sont confrontés à des patients qui sollicitent des donneurs dans les médias.

Q : Et quelles sont vos conclusions?

R : Notre conclusion est que c’est tout à fait éthique et légal pour les centres de transplantation de considérer les donneurs issus de la sollicitation publique en autant que ça respecte la loi canadienne, donc qu’il n’y ait pas d’échange d’argent et que l’évaluation des donneurs se fasse selon les normes établies. Vendre ou acheter des organes est illégal au Canada. Mais on ne peut pas empêcher quelqu’un de vouloir sauver sa vie ou de vouloir sauver la vie de son enfant en allant demander dans les journaux. Dans tous les cas, les donneurs doivent passer par l’intermédiaire du centre de transplantation, qui gère les demandes. Le receveur a beau se trouver un donneur, il faut qu’il soit compatible et apte à faire un don sans que cela lui nuise à long terme. Nous recommandons aux centres de transplantation de faire preuve de transparence sur leur position autour de la sollicitation, d’obtenir un consentement éclairé du donneur, de sensibiliser les donneurs et les receveurs sur les risques de bris d’anonymat ou de confidentialité et d’avoir les ressources nécessaires pour faire face à un afflux importants de donneurs potentiels sans désavantager leurs autres patients ou donneurs. On reconnaît que certains centres de transplantation pourraient refuser d’évaluer de tels donneurs car ils sont mal à l’aise avec ces situations. Cependant, comme dans toute situation d’objection de conscience, les professionnels doivent être en mesure de référer les donneurs et les receveurs à des centres qui accepteront de considérer ces dons. On ne résout pas nécessairement tous les problèmes éthiques, mais on vient baliser la pratique et aider les centres de transplantation à gérer de telles demandes.

Q : Dans quelles situations un patient pourrait-il vouloir faire appel aux médias pour se trouver un donneur vivant?

R : Les gens qui se qualifient pour une transplantation sont habituellement mis sur une liste d’attente pour un organe décédé et le temps d’attente peut être long. Certains patients meurent sur la liste d’attente, faute d’avoir reçu un organe. En transplantation rénale et hépatique, les transplantations à partir de donneurs vivants offrent de meilleurs résultats pour le receveur. Normalement, la majorité de nos donneurs vivants sont des gens dans l’entourage du patient. Certains patients n’ont parfois pas la chance d’avoir un donneur vivant dans leur entourage. Il arrive qu’ils aient recours aux médias pour se trouver un donneur. 

Q : Est-ce que ces lignes directrices changent la pratique en transplantation au CHUM?

R : Nous n’avons pas été exposés à des cas de sollicitations médiatiques comme en Ontario, mais les lignes directrices vont aider nos équipes à faire face à ces demandes. Nous sommes ouverts à évaluer ce type de demandes, mais faut prévoir les ressources nécessaires et ne pas défavoriser les autres donneurs vivants.

Propos recueillis par Isabelle Girard.
 

Ressources

Lignes directrices sur la sollicitation publique de donneurs vivants en transplantation d’organes (en anglais)

Pour en savoir plus, consultez l’article paru dans l’édition hiver 2017 du CHUMAGAZINE >>>